Histoire
de ma traversée
Je vous invite à la découverte
du Groënland, la plus grande île du monde. Kalaalit Nunaat,
"terre des hommes", des groenlandais, habitants de cette île
représentant 5 fois la surface de la France, et peuplée
seulement de 55 000 habitants.
En août 1991 je pars à
la découverte du Sud du Groënland avec Grand Nord Grand
Large, agence spécialisée des pays de l'Arctique.
Arctique, Antarctique, noms
magiques, terres de rêves qui depuis toujours fascinent les hommes,
attirés par le mystère des extrémités du
monde. Terres ultimes où le soleil disparaît pendant des
mois, où les jours sont des saisons.
Aucune route, aucun sentier ne
relie villes ou villages. Tous les transports se font par air ou par
mer. Dans l'Arctique, et particulièrement au Groënland,
tout est fonction de la météo, des glaces, des saisons....,
de l'imprévu. Mais l'aventure vaut d'être vécue
: l'immensité et la pureté des paysages, les glaciers
débitant leurs icebergs, les glaces aux mille bleues illuminant
les fjords, les pêches miraculeuses, les gens, l'isolement enfin...
90 % de la population est établie
sur la côte sud-ouest. Cette région est l'endroit le plus
doux de l'Arctique, une toundra côtière très verdoyante
de lichens, de mousses et plantes à fleurs, parsemées
de saules et d'aulnes nains qui lui a valu son nom de Groënland
(terre verte) lorsque le viking Erik le Rouge y débarqua au Xe
siècle. De nombreux lacs parsèment cette région.
Le sud est aussi une région agricole où plusieurs fermes
isolées tentent l'élevage du mouton et du caribou. Le
Groënland c'est aussi la pêche, nos repas seront souvent
améliorés par une pêche abondante, notamment de
saumons...
Le Sud est constitué de
petites îles où l'Inlandsis (la calotte glaciaire) toute
proche déverse ses icebergs. Cette calotte glaciaire couvre 1,8
million de km². Ce désert de glace m'avait fasciné,
et quand Didier, notre guide en 1991, me proposa d'en faire la traversée
d'Est en Ouest soit 600 km, je n'ai pas hésité, c'était
une chance exceptionnelle.
Nous nous sommes donc préparés
pendant près de 18 mois à cette expédition. Il
nous fallait être prêts physiquement, moralement. Les 3
critères essentiels d'une expédition polaire de longue
durée étant une condition physique irréprochable,
un bon équilibre psychologique, une excellente tolérance
à l'égard des autres membres de l'expédition. Nous
devions être à même d'évaluer notre résistance
au froid, notre état de santé, notre endurance, notre
adaptabilité à l'isolement total dans un environnement
hostile et enfin notre capacité à vivre en groupe des
situations difficiles.
Notre expédition était
prévue pour juin 1994. Il fallait s'occuper de l'autorisation
obligatoire pour la traversée que le Danemark nous délivrera,
il fallait aussi trouver une assurance, ce qui fut le plus dur. Aucune
assurance française ne voulut nous assurer pour ce genre d'expédition,
finalement nous avons trouvé une assurance danoise. Didier s'occupa
de tout l'équipement collectif, c'est-à-dire tentes, pulkas,
pelles, essence, réchauds, nourriture (nos rations quotidiennes
de 5 000 kcal seront principalement composées de lyophilisés).
Mac et Patagonia nous aideront matériellement dans notre aventure.
En ce qui concerne les skis et les doudounes anti-froids, GNGL nous
louera son matériel. Il ne fallait rien oublier, pour cette aventure
exceptionnelle. Nous disposerons d'un GPS, qui nous donnera notre position
par rapport aux satellites, et d'une balise de détresse Argos.
La date fatidique approchait. Mes
dernières nuits avant le départ furent agrémentées
de rêves et d'angoisses. Comment allions-nous réagir au
froid, à l'isolement...
Didier, Bernard, Jean et Valdé
(un Groënlandais) seront mes compagnons de voyage pour cette aventure.

Nous voilà partis le 30
mai 1994. Notre première escale après Paris sera Copenhague
au Danemark puis Kangerlussuaq sur la côte Ouest du Groënland,
où nous passerons une nuit et où nous retrouverons Valdé
et Didier, partis avant nous pour les derniers préparatifs. Un
petit tour autour de l'aéroport international pour découvrir
des boeufs musqués, devenus rares sur cette île.
Le 31 mai, nous survolerons la
calotte glaciaire jusqu'à Kulusuk puis un hélicoptère
nous emmènera ensuite jusqu'à Ammassalik, la plus grande
ville de la côte Est. Et déja des paysages fabuleux, notre
1er baptême en hélicoptère fut inoubliable, les
montagnes blanches se reflétant dans l'immensité bleue.
Ammassalik avec ses 1 500 habitants se caractérise par de petites
maisons en bois de toutes les couleurs de l'arc en ciel. L'ancienne
église qui date de 1908 est devenue un musée d'objets
anciens et contemporains. La plupart des villageois vivent de chasse
et de pêche. Souvent plusieurs générations logent
sous le même toit.
Nous resterons là 2 jours
et demi pour finir de préparer nos pulkas (traîneaux).
Un menuisier nous prêtera gratuitement son atelier. Il nous faut
encore fixer les patins, les housses... Toute l'équipe se met
au travail sous l'oeil curieux des Groënlandais. Une amie de Valdé
nous hébergera durant ce séjour. La police viendra contrôler
notre autorisation et notre matériel. Derniers petits achats
avant le départ pour Isortoq, petit village de pêcheurs,
toujours en hélicoptère. Puis Valdé se chargera
de nous trouver un bateau qui nous amènera tout près de
la calotte glaciaire. Un dernier contrôle de notre itinéraire
avant d'embarquer. 2 voyages en bateau seront nécessaires pour
rejoindre le fjord.

Après le partage des affaires,
nous voilà partis le long du fjord avec nos pulkas. Ce furent
les premiers prémices de ce qui allait nous attendre. Nous tirions
chacun des pulkas de 65 à 80 kg transportant nos effets personnels,
notre nourriture (30 kg de rations chacun), essence, réchauds,
tentes, pelles... Il nous faudra déja déchausser nos skis
pour transporter nos affaires sur la calotte, mais avant nous passerons
notre première nuit dehors. Finie la douche.
Nous sommes le 2 juin et nous voilà
enfin prêts pour la traversée de l'Inlandsis. Nous sommes
partis pour 7 heures de ski par jour. Chacun notre tour, nous prendrons
un relais : le premier fait la trace et suit la direction donnée
par la boussole. Toutes les heures nous ferons des pauses et en profiterons
pour grignoter quelques fruits secs, chocolats, barres de céréales
et boire surtout. Les premiers jours furent assez chauds et pénibles,
le dénivelée est assez important, étant partis
de 0 m, la mi-parcours se situe à 2 700 m. Nous suons beaucoup,
la pulka est lourde.

La journée de ski finie,
il faut encore creuser et parfois scier la neige pour faire un trou
avant de planter la tente à l'abri du vent. Nous disposons de
2 tentes, une de deux places pour Didier et Valdé, et une autre
de 3 places pour Bernard, Jean et moi. Une fois les tentes montées,
nous changeons de vêtements pour être au sec et au chaud,
puis chacun s'affère à la préparation du dîner.
Il faut d'abord faire fondre la neige et l'eau obtenue nous servira
à la confection de soupes et de lyophilisés. Ce sera le
moment le plus apprécié de la journée. Didier nous
donnera chaque jour notre position sur la carte et la distance parcourue
grâce au GPS. Il est 23 heures chaque soir quand nous rejoignons
nos duvets pour un dernier travail d'écriture de notre journal
quotidien avant de dormir. Il fait jour, il n'y a pas de nuit à
cette saison, ce qui ne nous empêche pas de dormir, tellement
fatigués de notre journée.
Il est 7 heures le matin quand
nous ouvrons l'oeil. 3 heures nous seront nécessaires pour nous
préparer, le temps de prendre un bon petit déjeuner copieux,
puis il faut encore faire fondre la neige pour remplir nos thermos pour
la journée. La plupart de nos repas seront pris sous l'auvent
de la tente. Il sera environ 10 heures chaque matin quand nous quitterons
notre campement sous le soleil, la neige ou le brouillard.
Et chaque jour nous répéterons
les mêmes gestes, les pauses étant plus ou moins longues
suivant le temps qu'il fera. Les premiers jours furent assez chauds,
nous skions en tee-shirts, les lunettes de soleil sont indispensables.

J'ai oublié de vous signaler
que nous utilisons des chaussures canadiennes garanties jusqu'à
- 50° C. Elles se composent de bottes avec des chaussons à
l'intérieur. Pour éviter que le chausson ne soit mouillé
par la transpiration et qu'il gèle la nuit, nous enfilons nos
pieds dans un sac en plastique avant d'enfiler le chausson. Ce n'est
pas très confortable mais c'est efficace.
Nous repartirons ainsi, jour après
jour, heure après heure, sur cette mer blanche sans aucun point
de repère, pas une pierre, pas un arbre, pas un animal, rien...
Quelquefois la solitude pèse, le sentiment de ne pas avancer.
"Nous étions des skieurs qui avions décidé
de traverser le Groënland en abattant 25 km par jour quelque soit
l'état de nos pieds, sous le soleil ou la neige". Nous ne
pouvions plus reculer, l'abandon d'un des membres signifiait l'abandon
de toute l'équipe car nous n'avions qu'une balise Argos.
Au Groënland tout est fonction
de la météo, le temps peut changer très vite. Nous
devrons rester bloquer 2 jours sous la tente, impossible de sortir,
il fait tempête à l'extérieur. Des rafales de vent
qui nous obligent à dégager la neige pour ne pas être
enterrés. Nous profiterons de ces deux jours pour reposer nos
muscles fatigués, pour jouer aux cartes et au scrabble et aussi
pour grignoter des tablettes de chocolat. Il paraît que c'est
bon pour le moral. Mais que c'est long, 2 jours couchés sous
une tente.

Les jours passent, notre premier
objectif approche. Nous avons tous les yeux rivés à l'horizon
en quête d'un point noir. En effet, nous avions calqué
notre itinéraire sur l'unique "refuge" de notre traversée,
une ancienne base militaire américaine.
Le 15 juin, après 13 jours
de ski nous atteignons la "Dew Line". Un immense dôme
de près de 40 mètres de hauteur construit sur pilotis
en plein milieu de la glace. Cette base a été abandonnée
en 1989. Nous dûmes escalader pour pénétrer à
l'intérieur. Notre curiosité était trop grande.
Il faisait froid à l'intérieur. Des immenses couloirs
parcouraient ce labyrinthe de plusieurs étages. Il a fallut utiliser
des bougies pour la première fois, nous avions l'impression de
partir à la découverte d'un vaisseau fantôme.
Tout a été laissé
tel quel. Une centaine de chambres avec draps, meubles, cuisine, chambre
froide, bar, salle de jeux, tout ce qu'il fallait pour vivre plusieurs
mois sur la glace. Nous allions passer notre première soirée
dans une vraie "maison". Nous avons fait un repas pantagruelique
avec la nourriture trouvée en chambre froide. Nous étions
assis sur des chaises et avons pu dormir sur de vrais matelas.
Mais voilà le lendemain
nous devions continuer notre route. Nous ne laisserons aucune trace
de notre passage si ce n'est que nous emporterons quelques rations américaines.

Nous avons atteint le col situé
à 2 700 m d'altitude. La descente allait s'amorcer. Le temps
était moins beau, le brouillard s'accompagnait souvent de chutes
de neige. Les pauses étaient de moins en moins longues. Le compte
à rebours avait commencé. Nous approchions lentement du
but, nous mangions de plus en plus, nous avançions aussi plus
vite, nos pulkas étaient plus légères.
Il nous restait environ 6 jours
sur la glace quand je pris une périostite au mollet (une douleur
qui me fit souffrir pour le restant du voyage). Malgré des massages
fréquents, les départs chaque matin furent très
douloureux.
Les kilomètres défilaient
sous nos skis mais toujours pas de terre en vue. Nos pensées
s'égaraient de plus en plus souvent vers un bon "steak frites",
des fruits... Nous supportions de plus en plus mal les lyophilisés.

Puis la terre au lointain, des
montagnes à l'horizon. C'est la joie, nous fêterons cela
avec un peu de Génépi. Mais le plus dur nous attend. Les
premières bonnes descentes nous valurent de bonnes chutes. La
pulka se chargeant de nous faire tomber, elle glissait plus vite que
nous, nous passant devant et nous entraînant. L'approche de la
terre signifiait aussi les crevasses, nous étions sur un glacier.
Difficile de les éviter, on se serait cru dans un champ de mines.
Il y en avaient qui faisaient plus de 30 m de profondeur. Il fallait
passer des ponts de neige qui s'écroulaient derrière nous.
Nos bâtons nous servaient à tester le terrain.
La côte nous paraissait si
proche et si loin à la fois. Nous n'avançions plus, les
crevasses nous obligeaient à des détours. Heureusement
le soleil était revenu mais il rendait la neige molle et donc
dangereuse. A chaque pas la neige s'affaissait sous nos pieds.
Nous décidions donc pour
notre dernière journée sur la neige de partir très
tôt le matin. A 3 heures, nous quittions le camp, la neige avait
bien gelé. La température peut baisser de plusieurs dizaines
de degrés entre 19 heures et 6 heures du matin.
Les heures passaient, et toujours
de belles crevasses. Didier prendra le 1er bain glacé dans une
bédière qui n'était pas gelée. Il a fallu
rapidement le sortir avec une corde avant qu'il ne gèle de froid.
Puis Bernard mettra lui aussi les deux pieds dans l'eau. Et cette journée
qui n'en finissait pas, la terre nous paraissait pourtant si proche.
Nous étions fatigués, la dernière descente avant
la moraine nous la ferons skis à la main. Après tant de
jours passés sur nos skis, nous avions l'impression de ne plus
savoir marcher.
La terre enfin, la moraine plutôt,
de la caillasse à perte de vue.
Un bateau devait nous attendre
40 km plus loin, le long du fjord. Valdé avait emporté
une radio portable et il a pu contacter ses amis pour venir nous récupérer.
Mais voilà, un problème
se posait : comment allions-nous pouvoir transporter sur le dos tout
ce que nous tirions. Nous avons du tout d'abord abandonner nos pulkas
avec un pincement au coeur, après avoir laissés au bord
du glacier nos pelles, nos chaussures (nous finirons en baskets). Malgré
tout, deux voyages étaient encore nécessaires pour emmener
tous nos affaires. Nous perdions beaucoup de temps en faisant 2 allers-retours.
En France, cela aurait été si simple, mais au Groënland,
il n'y a pas de chemin, nous étions sur une moraine avec des
pierres de toutes tailles.
Il est 2 heures du matin, il y
a près de 22 heures que nous marchons sans arrêt. Nous
décidions donc de planter la tente pour dormir un peu, au bord
de l'eau, mais tant pis. 8 heures plus tard, nous repartirons sous la
pluie. Nous retrouvions les paysages du Sud du pays, le pays vert comme
on l'appelle.
Didier avait eu la bonne idée
d'emmener un bateau gonflable dans son sac, ce sera notre sauveur. Une
rivière non marquée sur notre carte nous barrait la route.
Avec les cordes, les mousquetons et le coup de main de toute l'équipe,
nous allons réussir sans problème ce passage délicat.
Par contre, ce malencontreux incident
nous fit perdre beaucoup de temps. Nous planterons notre tente un peu
plus loin sur un champ de pierres (dur, dur pour dormir). Il nous restait
près de 30 km à parcourir et le bateau nous attendait
le soir même. Impossible en faisant deux allers-retours. Il nous
fallait prendre une décision. Nous étions au bord d'un
lac, qui était le point d'arrivée d'un hydravion pour
touristes venant admirer le glacier. Nous décidions donc de laisser
là nos skis, nos doudounes, pantalons anti-froids qui seraient
ensuite, nous l'espérions, récupérés par
un hydravion.
Nous n'avions plus qu'un voyage
à faire, nous avançions plus vite. Une nouvelle rivière
à traverser, et cette fois, c'est Jean qui passera à l'eau
avec l'appareil photo malheureusement.
Nos rations commençaient
à s'épuiser et nous aussi. Heureusement quelques rennes
et renards et aussi les premières fleurs venaient agrémenter
notre journée. Mais difficile d'avancer sur un terrain recouvert
d'arbustes d'une hauteur de 1 m avec chacun des sacs de 30 kg sur le
dos. Nous avions constamment les pieds dans l'eau et ce fjord qui n'apparaissait
jamais. La vase pour finir, on se serait cru au Raid Gauloises. Heureusement,
nous étions très solidaires. Je peux dire maintenant que
ce fut les 3 jours les plus pénibles de la traversée.

Quel soulagement quand enfin le
bateau est là, et qu'à son bord un festin nous attend.
Puis Nuuk, la capitale du Groënland, avec ses 10 000 habitants,
nous accueillera pour notre dernière journée, et surtout
pour une première douche après 1 mois.
Ce fut un voyage exceptionnel,
une superbe aventure et une bonne expérience que je ne suis pas
prête d'oublier, malgré un retour un peu difficile avec
la chaleur, et une anémie.
Une satisfaction : être la
première femme française à traverser le Groënland
et une inscription sur le Livre des Records.
Et comme le dit si bien cette phrase,
"la plus grande jouissance qu'un homme puisse connaître
dans sa vie, la victoire sur soi-même".

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