Première partie : les prémisses
Je ne sais vraiment pas à quel moment ni par quoi commencer ce récit.
Il s’agit tout de même des 100km de Millau ! Une épreuve de légende … et
je l’ai gagnée … Même en l’écrivant, je ne mesure pas tout à fait ce que
cela représente.
Quand mon histoire avec cette course commence t’elle ?
En 1979, lorsque je découvre avec autant de stupéfaction que d’admiration
ce monde de la course de grand fond au 100km de Migennes, en compagnie de
mon frère spiridonien de la première heure ?
En 1996, lorsque je deviens cent bornard en bouclant mon premier à Rognonas
?
En 1998, lorsque j’entre en équipe nationale ?
A moins que ce ne soit en ce printemps 2005, lorsqu’une rumeur persistante
parvient jusqu’à moi : Jean Marie Géhin clame haut et fort qu’il est sélectionné
pour les championnats du monde au Japon. Comment est ce possible alors que
la sélection n’est pas dévoilée et qu’il vient de réaliser sa plus mauvaise
performance à l’occasion des 100km de St Nazaire les Eymes ? Sans compter
qu’il reste sur trois abandons consécutifs (en 4 participations) sous les
couleurs françaises… De plus, le responsable de la discipline nous avait
assuré que cette épreuve (ni aucune autre d’ailleurs) ne serait prise en
compte dans les critères de sélection. Après de longues semaines d’incertitude,
j’apprends enfin que, sur le fameux critère du potentiel, je suis écarté
de l’équipe. Ma place de deuxième français aux derniers championnats du monde
n’aura servi à convaincre que moi. Mes sept années en sélection, sans jamais
faillir, effacées d’un simple revers de la main. Il suffit que Jean-Marie
soit en état de courir, me dit-on, pour être retenu à ma place. Mon attachement
pour cette équipe est tel que j’ai beaucoup de mal à avaler cette couleuvre
et à envisager quoi que ce soit d’autre. Mon ami Christian Lhotte, avec qui
j’ai fait mon premier 100km, a beau me dire que ce maillot ne représente
pas tout. Que la plus belle n’est pas là, mais quelque part en Aveyron. Qu’il
est temps maintenant et que je n’ai que trop tardé déjà. Il me faut abandonner
aux championnats de France, où je suis allé par dépit, pour enfin faire mon
deuil de l’équipe de France à qui j’ai tout donné depuis sept ans et entendre
les voies de la sagesse. C’est décidé, j’irais à Millau.
Mais on ne se refait pas. Si les récits de Vincent (Toumazou)
suscitent en moi l’inspiration, je ne peux y aller avec cette
unique assurance de courir la plus belle. L’esprit de
compétition est trop fort et j’ai envie de TOUT
connaître de cette course. J’interroge, je me documente,
j’analyse, je questionne. Le phénomène Millau me
prend tout entier. Sur le forum de mon site Internet, ma fièvre
est contagieuse et contribue à intensifier ma
frénésie. Fidèle
à mon habitude, je décide d’opter pour une
préparation 100% spécifique. Les reliefs de la montagne
de Reims où est niché mon petit village m’offrent
les meilleurs terrains d’entraînement qui soient. Je monte
et descends tout
ce qui s’apparente de près ou de loin aux
dénivelés de Tiergues et Creissels dont j’ai
étudié, sur des cartes, la topographie dans les moindres
détails. Des noms qui résonnent à mes oreilles
comme des symboles. D’ailleurs rien qu’en les
prononçant, j’ai l’impression d’être
dans l’Histoire comme je
dirais Austerlitz ou Marignan. Mais je vais toucher du doigt (ou
plutôt
des pieds ! ) la réalité lorsque Patricia, mon
épouse, a la lumineuse idée
de me proposer un week-end à Millau, pour une reconnaissance
« en vrai .
Il faut dire que ma visite estivale chez Vincent (Bompart) a
suscité en
moi de la curiosité et l’idée de repérer les
difficultés la veille du jour
J a été décidée à son initiative. Je
suis donc emballé par cette idée d’autant
qu’entre temps, le projet de meneur d’allure,
évoqué à l’époque
d’Ultrafondus,
est en train de prendre forme et c’est l’occasion de
rencontrer les organisateurs,
afin de le finaliser. Enfin, ultime raison, mon deuxième fiston,
Quentin,
est bien décidé à me suivre. Même si
à 9 an ½, il a déjà bouclé la
distance
à St Nazaire, on m’a tellement prévenu de
m’entourer de suiveurs cyclistes
entraînés que j’ai du mal à le croire capable
d’un tel exploit. Les sorties
d’entraînement de Millau à St Affrique lui serviront
de test à lui aussi.
Ces quatre jours là bas vont me permettre de prendre conscience, à la fois
de la difficulté du parcours, mais aussi à quel point je suis impliqué dans
ce projet. En effet, après chaque reconnaissance j’ai l’impression, le soir,
lorsque je la visualise mentalement, de me remémorer chaque mètre, chaque
virage, chaque passage particulier. Comme une éponge, je m’imbibe totalement
du parcours. Comme une leçon que l’on retient sans effort, je mémorise les
moindres détails avec une facilité qui me surprend le premier. Quand Patricia
me demande de réfléchir aux heures de passage sur des points où elle pourrait
me retrouver, je suis capable à mon grand étonnement de lui donner mes temps
intermédiaires du premier au dernier kilomètre, à la minute près, sans pratiquement
avoir à réfléchir, en me servant comme référence des allures auxquelles
je réalise mes entraînements sur le parcours. Et quand vous saurez que le
temps final que j’ai estimé est de .. 7h34, vous comprendrez alors comme
moi (et je m’en rends compte après coup) à quel point j’ai immédiatement
été en phase avec cette course. D’ailleurs le jour J, j’aurais la sensation
d’être sur une épreuve parfaitement connue alors que je suis un novice.
Rien ne me surprend. Ni la magnifique mais piégeuse première partie. Pas
plus que l’aller-retour Millau-Saint Affrique où l’enchaînement des difficultés
peut conduire à l’indigestion en cas d’yeux plus gros que le ventre …. Même
si pour ceux ci c’est un régal de paysages somptueux qu’on nous offre à
admirer.
J’ai essayé de ne négliger aucun détail :
- Analyse préalable du parcours et de ses particularités afin d’évaluer
les axes de la préparation.
- Entraînement spécifique à base de sorties vallonnées sur les coteaux
de la Marne, dans les conditions les plus proches, sur le plan du dénivelé,
du parcours qui m’attend en Aveyron. En insistant tout particulièrement sur
le travail excentrique (en descente) afin de me préparer musculairement à
supporter ces successions de difficultés qui font la légende de Millau.
- Mise au point d’un plan de course préalable. Tant pour me permettre d’avoir
une idée de ce que je peux espérer en terme de résultat que pour ne pas
avoir le jour J à improviser avec tous les dangers que cela peut représenter
sur cette distance.
- Prévision des ravitaillements en fonction de tous les paramètres de la
compétition : un gel menthe ou un energy drink toutes les 40 minutes environ.
Alternance de sport drink et recovery drink toutes les dix minutes. Biscuit
ou pâtes de fruit comme solides si nécessaire.
- Changement de chaussures en haut de Tiergues (65ème km environ) pour
passer d’un modèle léger, adapté au début de course, (partie plutôt plate
avec les deux montées) à un modèle plus confortable, aux qualités d’amorti
préservées pour la deuxième partie et notamment la longue descente vers
Saint Affrique. Il fallait nous voir la veille au soir avec Patricia, mon
épouse, répéter les moindres détails du changement de chaussures, grâce
à la technique de pré-laçage (soufflée par Jacques Rolland le meneur d’allure
à 9h) qui permet d’enfiler le pied sans avoir à perdre de temps. Je n’imaginais
pas d’ailleurs qu’à ce moment précis de la course, le lendemain, je serais
en tête depuis peu, venant de lâcher le second et n’ayant justement aucune
seconde à perdre.
Bien entendu, il n’est pas question de tout prévoir et je fais confiance
à mon expérience pour m’adapter en fonction des circonstances de course.
Mais cette anticipation va me servir le jour J, afin de n’avoir qu’à gérer
les incertitudes inhérentes à la compétition.
Deuxième partie : les préparatifs de la veille et de l’avant
course
J’ai connu des veilles de course plus calmes. Arrivée sur place le vendredi
car le planning de l’après midi est surchargé. Rendez-vous avec l’équipe
de télévision pour une interview et le début du reportage. Rencontre avec
les meneurs d’allure, remise des dotations et réglage des derniers détails.
Heu …. Pensez aussi à soi et à récupérer son dossard. Je n’en aurais même
pas le temps et c’est Patricia qui s’en chargera. Car ce que je ne savais
pas, c’est que tout cela allait s’effectuer au pas de course ( !) et au milieu
d’une foule énorme qui allait singulièrement, mais sympathiquement modifier
un peu le timing. D’autant qu’un des meneurs prévus pour être la vedette
télévisuelle ne s’est jamais montrée, nous obligeant à attendre des heures
avant de modifier le scénario prévu par les journalistes qui ont peu apprécié
ce manque de politesse. Pas terrible dans la perspective de leur prouver
que les a priori qu’ils ont forcément en venant à la rencontre de ces doux
dingues qui courent 100km, ne sont pas vraiment fondés.
Bref, cette journée commencée bien tôt se termine par une nouillerie gigantesque
chez monsieur et madame Bompart. A une heure trop tardive à mon goût en
raison du menu qui nous attend le lendemain, mais dans une ambiance tellement
généreuse et détendue que l’on en oublie tout le reste.
Réveil à 6h du matin sans avoir à faire sonner quoi que ce soit. Je suis
à la fois frais et détendu. C’est bon signe. Je vais m’efforcer de faire
les choses dans le calme sans me laisser emporter par l’effervescence qui
caractérise généralement ces heures d’avant course.
La tenue est prête depuis la veille. Il faut préparer les boissons et le
rituel des bidons est toujours un vrai spectacle ! Petit déjeuner à peine
deux heures avant le départ grâce à la digestibilité du pudding et du gâteau
à la figue. Mes parents m’ayant conçu avec un système digestif fragile,
je dois porter une attention particulière à ce que je mange avant les heures
où je dois courir, (que ce soit d’ailleurs à l’entraînement ou en compétition).
Ultime préparation des pieds après les avoir bichonnés chaque soir pendant
les deux dernières semaines. Là encore, mes parents n’ont pas pensé à me
faire des pieds de coureurs de fond et c’est un point faible chez moi que
je m’efforce de corriger comme je peux.
Tous ces derniers détails réglés, il est temps de se diriger vers le parc
de la victoire, proche de quelques centaines de mètres du lieu où nous logeons,
chez les parents de Vincent (Bompart) qui nous ont accueillis avec une gentillesse
et une disponibilité qui nous laisse sans voix. Cette fois, l’ambiance particulière
de ces moments d’avant compétition que seule la course de fond nous offre,
est vraiment palpable. Ca grouille de monde et de suiveurs à vélo. Si chacun
en a quatre comme moi, ça va faire un joli peloton ! J’ai effectivement
la chance d’avoir à mes côtés mes deux fils (Quentin 11 ans et Simon 16
ans). Mon frère, spiridonien de la première heure, reconverti au cyclisme,
avec qui j’ai partagé tant de moments intenses. Et Xavier, l’ami toulousain,
footballeur émérite et passionné de sport, touché lui aussi par la réputation
de Millau, venu avec Sandrine, ancienne collègue d’EPS, athlète elle aussi.
Toute l’équipe est prête et Patricia le chef d’orchestre est au commande.
Grâce à elle, je suis complètement libéré car je sais qu’elle veillera à
tout, qu’elle sera là au bord de la route, qu’elle fera des miracles pour
se multiplier et qu’elle répondra à chacune de mes attentes pour le mieux.
Troisième partie : le début de course ou la prudence
A Millau, rien n’est comme ailleurs. Après avoir été pointé à la salle
des fêtes, les coureurs se rendent au départ en marchant. Cette traversée
des rues de la ville contribue à rendre unique et inoubliable ces moments
si particuliers qui précèdent la course. Cette année avec les meneurs d’allure
nous sommes tous sous le feu de l’actualité. Les journalistes de presse écrite
qui font les ultimes interviews, les photographes qui mitraillent à tout
va, les caméras qui filment ces derniers instants où un peloton de près de
2000 coureurs se masse dans cette artère de la ville qui ne respire plus
qu’au rythme des cent bornards. Partout ailleurs, c’est la surprise, pour
le pas dire la défiance qui accompagne votre présentation : 100km ?? En courant
?? Ici c’est terriblement naturel. Comme le dit Yoyo (Lionel Planes meneur
à 14h, né à Millau, un des instigateurs du projet des meneurs) parce que
son boucher l’a fait, que son coiffeur l’a fait, que son voisin l’a fait
et que ce n’est pas la peine de vouloir se dire coureur à pied si on ne l’a
pas fait soi même…
Porté par cette ambiance unique, je n’ai même pas le temps de cogiter et
lorsque Patrick Gineste, un des organisateurs historiques, enclenche le
compte à rebours repris en chœur par des milliers de voix, j’ai alors un
sentiment de bien être et d’apaisement qui m’est totalement étranger en
ces moments où d’habitude votre poitrine cogne trop fort. C’est comme si
j’étais porté par ces visages qui sourient tout autour de moi. Aucune inquiétude
apparente même si certains s’embrassent comme s’ils se quittaient pour un
long voyage. Nous partons tous, en effet, pour un sacré périple, dont nul,
même les meilleurs ou les mieux préparés ne savent ce qu’en sera l’issue.
Mais c’est le bonheur d’être là qui prévaut avant tout.
Est ce cela « l’effet Millau » ? Pas le temps d’y répondre car le starter
a libéré la foule et c’est comme souvent une folle envolée. Je m’efforce
pour ma part de faire abstraction de cette excitation, pour dès les premiers
mètres être dans le rythme que je me suis fixé : 4’15’’ au kilomètre jusqu’au
semi-marathon.
Dès les premiers hectomètres, je me retrouve avec Jack (Peyrard) dont la
5ème place ici même en 2002 atteste que c’est un prétendant à la victoire.
Il y a aussi Pascal Campet, marathonien avec un record à moins de 2h20 qui
a frôlé le titre de champion de France du 100km, en 2000, à Gérardmer. Et
puis Christophe Morgo, second par deux fois au cours des dernières éditions
dont le finish a fait trembler le vainqueur à chaque fois. Devant, comme
toujours quelques imprudents sont partis avec les marathoniens. Pas de quoi
s’inquiéter encore. Un sérieux client est venu grossir ce groupe des favoris,
en la personne de Bruno Laroche, triple vainqueur. Ca impressionne et ça
vous fait vous sentir soudain tout petit.
Nous progressons à un rythme régulier de
21’30’’ au 5000m. C’est
précisément ce que j’ai prévu et je suis le
premier surpris d’être aux avants postes, persuadé
qu’à cette vitesse, j’aurais vu filer devant les
autres prétendants à la victoire. C’est bien
moralement d’être à l’avant. Mais cette
prudence collective n’est pas pour servir mes
intérêts et j’aurais préféré
que la
course fut plus débridée.
Néanmoins, un coureur a pris la poudre d’escampette et n’en fini plus de
creuser des écarts. Un coup de téléphone de Simon à sa mère pour qu’elle
se renseigne et nous fasse savoir qu’un certain Rodolphe Jacottin mène grand
train bien loin devant. On sait que c’est un nouveau venu sur la distance
et il m’est difficile de ne pas penser que comme beaucoup d’autres avant
lui, il est en train de se brûler les ailes. D’ailleurs dans le cas contraire,
s’il est le plus fort, il ne sert à rien de tenter quoi que ce soit. Je
me concentre donc, comme je l’avais prévu, sur ma propre course en veillant
dès le premier ravitaillement à respecter la prise de boisson énergétique
et surtout à m’asperger régulièrement car je sens déjà les effets d’une chaleur
lourde sur moi-même et également sur mes camarades de course dont je remarque
qu’ils suent déjà beaucoup, si tôt dans la course.
Le parcours est magnifique, les villages noirs de spectateurs,
c’est un vrai bonheur de courir dans de telles conditions. Au
gré des arrêts des uns ou des changements d’allure
des autres, le groupe se fait et se défait. Je m’efforce
pour ma part de ne me laisser influencer par aucun facteur
extérieur et les temps de passages à chaque portion de
5km m’indiquent que je suis dans
le bon tempo respectant ainsi la stratégie que je
m’étais fixée au préalable : 21’28"
– 21’23" – 21’28" – 21’36" –
21’57" – 22’19"– 42’03" –
21’52" pour la première boucle. J’ai prévu 3h
au marathon et je passe probablement en 3h01. A l’entrée
de Millau, Jack Peyrard et Pascal Campet ont pris quelques dizaines de
mètres d’avance, sans doute boostés par les
encouragements d’une foule nombreuse. Surtout ne pas
s’affoler. Bruno Laroche n’est plus avec
nous et je fais route commune avec Christophe Morgo. Nous croisons
Rodolphe
Jacottin qui possède 7’ d’avance. Il est
passé avant le premier du marathon
! Les virages serrés lors du passage dans la salle des
fêtes me rappellent
qu’une ampoule est en train de se former sous mon pied droit. Ha
ces maudits
pieds trop fragiles…
A la sortie de Millau le groupe se reforme presque. Comme si avant
d’affronter les premières vraies difficultés, le
sentiment d’être à plusieurs rassurait les uns et
les autres. A peine les premières pentes, avant le village de
Creissels, se présentent-elles devant nous que je me retrouve
propulsé en
tête sans même avoir fait le moindre effort. Mes suiveurs
affolés viennent
immédiatement aux nouvelles, pensant que j’ai probablement
placé une banderille.
Je les rassure en leur expliquant que je suis à
l’économie comme j’ai prévu
de l’être au moins jusqu’à Saint Affrique. A
Raujolles, Sandrine m’annonce
le premier à moins de 5 minutes. J’ai du répondre
instinctivement à ce moment
un « c’est fini pour lui » qui a valeur autant de
pronostique que méthode
Coué pour me rassurer d’avoir fait ce choix tactique de la
prudence. J’aborde
alors la côte de Creissels (que l’on appelle aussi
côte de Saint Georges
puisqu’elle se situe entre les deux villages). Elle impressionne
celle là
… pentue, rectiligne, plantée au milieu de nulle part
dans un décor de champs
grillés. A son sommet, le viaduc et ses piles de 225m²
à la base. Pas un
arbre et donc pas le moindre coin d’ombre. J’avertis mes
suiveurs qui va
falloir faire fonctionner l’épongeage. Je monte à
ma main, sans m’occuper
de la vitesse ni de Christophe Morgo qui me dépasse à
mi-pente. Le but est
de faire le moins d’effort possible, si tant est que ce soit
possible dans
de pareilles circonstances ! Au sommet, Sandrine m’annonce le
premier à moins
de 2 minutes et me montre au loin le petit groupe avec la voiture de
tête.
C’est pourtant vrai. Comment a-t’il pu perdre toute son
avance en si peu
de kilomètres ? Et pourquoi les autres ont-ils tous disparus ?
Nous sommes
à peine à mi-course et le « ménage »
est déjà fait ? Je suis un peu décontenancé
par la tournure des évènements. Christophe Morgo continue
de jouer au yo-yo
et c’est ensemble que nous rejoignons Rodolphe Jacottin qui
n’a pourtant
pas l’air d’aller si mal. Un petit mot
d’encouragement au passage, en me
disant intérieurement qu’il est parti là pour une
sacrée galère. Car exploser
à cet endroit du parcours, alors qu’à mon sens on a
à peine commencé la course,
je lui souhaite bien du courage car le novice qu’il est
n’imagine sans doute
pas ce qui lui reste à endurer. Sa réponse faisant
allusion à nos futures
retrouvailles en formation d’entraîneur me fait comprendre
que c’est quelqu’un
que j’ai du avoir au niveau 2 et qui se prépare à
passer son niveau 3. Pas
de formation d’entraîneur pour moi cette année. Les
vacances de la Toussaint
que j’offre généreusement à la
fédération française d’athlétisme
depuis 1996
se passeront en famille. Après le coup de la
non-sélection pour les championnats
du monde au Japon, j’ai toujours un truc qui coince au niveau de
la gorge
….
Quatrième partie : à mi-parcours, le face à face
La descente vers Saint Georges permet à la fois d’admirer les magnifiques
paysages, d’allonger la foulée après l’avoir tant réduite et de prendre
conscience que je suis en tête des 100km de Millau. La voiture ouvreuse
est là juste devant nous. Je n’arrive pas à y croire… Une autre voiture,
de collection cette fois, avec deux charmantes accordéonistes assure l’animation.
On plaisante un peu. Christophe me propose une danse. Je lui réponds par
l’affirmative à condition que ce soit moi qui mène. Ce n’est pas croyable,
je suis en tête de la plus belle épreuve de grand fond de France et je balance
des blagues de potache !
De Saint Georges à Saint Rome, la route monte imperceptiblement
durant
une dizaine de kilomètres. C’est un passage du parcours
que je n’apprécie
guère. Mon compagnon de route va naturellement plus vite. Je
l’incite d’ailleurs à ne pas s’occuper de moi
et à garder son rythme. Nous continuons ainsi
à distance. Moi, m’efforçant de courir le plus
régulièrement possible. Lui
alternant les phases de course rapide et les arrêts
fréquents. On m’annonce
les suivants à plus de dix minutes. Il est clair
qu’à moins d’un effondrement
spectaculaire, la victoire va se jouer entre lui et moi. De toute
évidence
son rythme est supérieur au mien mais son
irrégularité me surprend singulièrement.
Nous arrivons (enfin) au pied de Tiergues, véritable juge de
paix de la course. J’attaque la côte
légèrement en tête, bien décidé
à exécuter aussi cette
montée sans puiser dans mes réserves. Après un
premier coup de rein pour
remonter à ma hauteur Christophe décroche insensiblement
sans que pour autant
je ne hausse le rythme. Si je suis capable de le lâcher ainsi,
c’est tout
bénéfice pour moi et je m’efforce de garder le
même tempo sans chercher à
en rajouter. Mes suiveurs inquiets viennent aux nouvelles : «
n’est ce pas
trop tôt ? un peu risqué ? ». Je les
convaincs en leur assurant que je
ne fais pas d’effort particulier et que j’ai toujours
à l’esprit le fait
que la course va commencer au retour de Saint Afrique. Non … la
pente fait
simplement son œuvre, naturellement. Les écarts se
creusent peu à peu.
J’aime bien cette partie du parcours. Est ce pour cela qu’elle m’inspire
? A la sortie de Saint Rome, on a quitté la grande route. L’environnement
change, aussi brutalement que la route s’élève. Celle ci serpente dans une
végétation dense de feuillus ce qui rend la pente moins hostile. Au bout
de deux kilomètres, on aborde les fameuses épingles à cheveux. Lors des reconnaissances,
c’était l’endroit favori de Quentin. Comme il l’a vu faire au tour de France,
il s’applique à prendre les virages à la corde pour faire comme les coureurs.
Moi je sais que plus c’est difficile et plus je vais creuser les écarts.
J’ai tant enchaîné à l’entraînement ce genre de difficultés, j’ai si bien
repéré ces endroits que je m’y sens comme chez moi. Et puis en haut, il y
la récompense. La vue magnifique sur les causses et la fameuse petite maison
dont nous avons parlé avec Vincent (Toumazou) et Jean-Charles (Dho) sur le
forum. J’ai vu les photos des copains, celles des livres de Serge Cottereau.
Je les regardais avec envie et respect ces coureurs accrochés à la pente.
Ils faisaient partie de ma légende. Maintenant, c’est moi qui y suis. J’ai
du mal à me rendre compte de ce qui se passe.
C’est là haut que j’ai prévu le changement de chaussures avec Patricia.
J’ai un doute tout à coup. Même si je ne fais pas d’effort particulier, je
suis en train de creuser petit à petit un écart conséquent sur mon suivant.
Ce serait bête de le voir revenir si je m’arrête et de réduire à néant mon
avance gagnée mètre après mètre. Je demande à Simon d’appeler Maman pour lui
dire qu’il va falloir se tenir prêt et aussi efficace que lors de nos répétitions
de la veille. Elle nous répond qu’une nuée de journalistes, les télévisions,
la suivent pour immortaliser l’événement. Voilà une tension supplémentaire
dont elle n’avait pas besoin. Il n’aura pas fallu plus de vingt secondes
pour nous exécuter. Pourtant, qu’elles m’ont paru longues. J’ai l’impression
que Christophe Morgo va surgir, me déposer là et que tout sera à recommencer.
Les répétitions ont eu du bon et même si mon anxiété est palpable, la manœuvre
s’exécute presque parfaitement. Je repars de plus belle, chaussé de modèles
plus confortables et amortissants, prêt à affronter la descente de sept kilomètres
qui mène à Saint Affrique. J’ai gardé 58 secondes d’avance. Il faut aller
à la fois assez vite pour maintenir un rythme suffisant tout en veillant
à ne pas se laisser embarquer dans la pente, afin de ne pas causer de dégâts
musculaires trop invalidants pour la suite.
La route est de nouveau très large et c’est un boulevard qui s’offre à
moi. Je suis seul, aucune voiture à part celle qui ouvre la course avec
les motards. Plus un seul coureur au devant comme lors de la première boucle.
Quel changement avec les reconnaissances où la circulation dense me faisait
craindre pour Quentin, un vrai intrépide sur son vélo. L’équipe de télévision
de Stade 2 vient m’interviewer de temps en temps, me filme sous toutes les
coutures, appelle tour à tour mes enfants pour les questionner eux aussi.
Ils sont impressionnés par ce qui se déroule sous leurs yeux. Sans doute
pensaient-ils voir des coureurs hagards, épuisés, claudicants. Et je leur
offre l’image d’un athlète à la fois peu éprouvé physiquement mais également
capable de leur répondre avec suffisamment de recul et de lucidité. Je vois
encore le cameramen estomaqué lorsque à la question : « Alors Bruno, on est
au soixantième, comment te sens-tu ? » je lui réponds : « la course n’a pas
encore commencé ». Le long silence qui suivra sera significatif et évocateur.
Cinquième partie : Saint Affrique, la course commence
Nous voilà à Saint Affrique. Le tour de la ville se fait dans une indifférence
surprenante mise à part le point de ravitaillement officiel où un animateur
annonce mon arrivée au micro et où un certain nombre de gens se sont rassemblés.
Dans le fief de Serge Cottereau, je m’attendais à autre chose. Pas d’arrêt
comme j’en ai l’habitude à chaque fois et je m’apprête à affronter la côte
de Tiergues dans l’autre sens, longue, interminable, exposée au rayon d’un
soleil qui fait sournoisement son œuvre. Même si l’écart avec mon suivant
augmente régulièrement (1’40 maintenant) je m’efforce de rester serein en
me disant, et en en faisant part à mes suiveurs (dont je sens bien qu’ils
s‘agitent de plus en plus), que l’on fera véritablement le point en haut
de cette difficulté qui se dresse désormais devant moi.
Les premiers hectomètres sont extrêmement pentus. Après les allures proches
de 18 km/h parfois en descendant, j’ai l’impression d’être scotché et de
faire des foulées de 30 cm. Je sais que jusqu’à la sortie du village la
pente est sévère et qu’il faut être patient et économe. Je commence à croiser
d’autres coureurs. Au fur et à mesure que l’on avance les échanges sont
de plus en plus sympas et les encouragements sincères me font chaud au cœur.
Je suis loin de m’imaginer, même si Vincent (Toumazou) m’avait décrit avec
son style inimitable et sa verve habituelle ces instants uniques et propres
à Millau, que cela va durer sans interruption jusqu’à mon arrivée. Je monte
à un bon rythme et Xavier me le fait savoir. Ses mots d’encouragement me
font chaud au cœur. Et puis il a raison après tout, comment Christophe Morgo
pourrait-il revenir sur moi si je garde un tempo si cadencé ? Je m’efforce
donc de conserver une vitesse constante sans me livrer totalement afin de
pouvoir en garder toujours un peu sous le pied. Au ravitaillement près du
sommet de Tiergues, l’effervescence est grande. Je n’avais pas remarqué
cette agitation à l’aller. Mon avance est montée à 2’30 et je commence à
envisager les choses avec optimisme. Je continue de découper la course en
objectifs intermédiaires : la descente maintenant. Inutile de la dévaler
à tombeau ouvert. Je vais donc m’astreindre à conserver un rythme soutenu
tout en me ravitaillement consciencieusement, ce qui n’était pas facile
dans la montée. Je croise de plus en plus de coureurs en plein effort,
ce qui ne les empêchent pas pour autant de m’encourager de la voix, ce à
quoi je réponds par un signe de la main. L’écart atteint 3’ au 79ème kilomètre
à mi-descente puis redescend à 2’56 peu après Saint Rome. Le bras de fer
à distance est engagé et je sais qu’il fait le forcing derrière pour revenir.
J’ai en mémoire le récit de ses fins de courses précédentes ici même et
je sais que jusqu’au bout, il ne va rien falloir lâcher. Dans l’autre sens
le peloton est de plus en plus dense. Chaque coureur que je croise a un mot,
un geste. Les suiveurs s’arrêtent, photographient, c’est incroyable. Mais
pour moi, leur répondre c’est sans arrêt lever le bras ou faire un signe de
tête. Mon frère me rappelle à l’ordre en me faisant remarquer que je ne peux
tout de même pas passer mon temps de la sorte. Pourtant, en tant que leader
de la course, je me dois de leur rendre cette force qu’ils me transmettent
par leur simplicité et leur spontanéité.
Le passage Saint Rome – Saint Georges que j’ai peu apprécié à l’aller est
un peu plus facile dans ce sens légèrement descendant. Je m’étais dit lors
des reconnaissances qu’un coureur ayant été économe pouvait courir à un
bon rythme ici. Je me fixe donc d’atteindre le prochain village sans relâcher
mon effort, avec une petite angoisse concernant le prochain pointage. Je
sais parfaitement que le mental joue à ce moment un rôle déterminant. J‘imagine
qu’il est informé comme moi et que lui aussi sait qu’il me reprend du temps.
Sixième partie : Ca bascule
Peu avant Saint Georges, le téléphone sonne à nouveau. « Allô … » « ouais
… » « 3’36 ?? .. » « 3’36 d’avance !! » lance Simon pour informer notre
troupe. Je les entends commenter joyeusement derrière. Je connais bien cette
forme de frustration que ressent le suiveur. On voudrait tellement aider,
soutenir. Mais comment faire ? Seul le coureur sait où il en est, comment
il est. Ils sentent tous bien que je suis parti pour faire un truc mais
nul n’ignore que tout peut basculer aussi très vite. Chacun donc s’affaire
comme il doit. Quentin constamment à mes côtés, le panier emplit de bidons
à ma disposition, ne me quitte pas d’un mètre. Simon est devenu le préposé
à l’arrosage. Il faut dire que depuis quelques kilomètres, je ne prends plus
aucune précaution pour éviter de me mouiller les pieds et c’est sans retenue
que je m’asperge abondamment les bras, la tête pour lutter contre cette chaleur
lourde. La fraîcheur et le bien être que je ressens alors, me donnent chaque
fois un supplément d’énergie. Xavier fait la chasse à la canette pour approvisionner
Simon et vient régulièrement m’encourager par des paroles pleines d’à propos
et de réconfort. Patrick, le grand frère, veille aux ravitaillements. Un
gel toutes les 40 minutes et une gorgée de boisson toutes les 5 minutes.
Je peux lui faire une confiance aveugle. Le 100km est un sport d’équipe et
c’est pour cela aussi que je l’aime tant. Ces instants d’extrême émotion
partagée sont des trésors inestimables.
Même le juge arbitre de la course, au début si distant et avertissant officiellement
mes suiveurs me renseigne et m’encourage maintenant à son tour ; L’annonce
froide des temps de passages tous les 5km s’est transformée petit à petit
en un « allez Heubi ! » qui est devenu maintenant un franc et direct « allez
Bruno ! ». La voiture de l’organisation qui navigue sans cesse à l’avant
de la course vient à ma hauteur pour m’encourager et nous communiquer les
écarts. J’ai le sentiment à cet instant, avec en plus ces soutiens constants
des coureurs et suiveurs que nous croisons, de toucher du doigt la reconnaissance
de mes pairs. Je ne sais pas si c’est parce que je suis en tête ou si cela
tient à ma personnalité mais de toute évidence ma position de leader semble
faire l’unanimité et le plaisir que cela dégage me donne une force supplémentaire.
Est ce parce que je suis hyper concentré ou parce que je ne peux y croire
? Toujours est-il que je reste, et j’en suis le premier étonné, curieusement
détaché face à la situation. Je ne pense qu’à atteindre le pied de la côte
car, et j’ignore pourquoi, dans mon esprit l’essentiel sera accompli à cet
endroit du parcours. Probablement parce que c’est la dernière difficulté
et que je pourrais m’y livrer sans retenue, moi qui suis tant économe de
mes efforts. Ensuite, dans la descente, je suis prêt à souffrir s’il le faut
et si musculairement, comme je m’y attends, je subis les dommages de ce tracé
exigeant. Au pied du mur (c’est le cas de le dire), Patrick vient m’annoncer
que l’écart est monté à 4’15. Je n’ai bien entendu pas assez de recul pour
analyser cela froidement, mais on se charge de me faire comprendre que je
suis en train de faire basculer définitivement en ma faveur, ce bras de
fer que nous nous livrons depuis que je l’ai lâché. Je reste dans ma course
cependant. S’asperger encore et toujours, s’hydrater consciencieusement
avant l’ascension. Je n’ai même pas besoin d’y penser car tout autour de
moi s’exécute parfaitement dans une organisation remarquable. Pourtant depuis
bien longtemps, nous avons du faire un trait sur notre intimité car des
dizaines de cyclistes se sont rassemblés derrière moi. Ca bourdonne incroyablement.
A certains moments même, c’est le café du commerce ! A tel point que parfois
il faut leur demander le silence. Je me souviens parfaitement de cette photo
de Christophe Bucquet que j’avais vu les jours précédents la course. Il
était lui aussi suivi par une multitude de vélos. Elle était accompagnée
d’un commentaire relatant son (presque) agacement face à cette situation.
Je n’ai même pas osé m’imaginer en la voyant que je puisse moi aussi, avoir
le privilège de ressentir ces instants qui me semblaient magiques alors.
Et pourtant, c’est bien moi qui suis là, en train de les vivre à l’instant.
Je n’arrive pas à réaliser et je me replonge dans ma course en essayant
de ne penser qu’à cette prochaine tranche que j’ai découpé : la montée de
Saint Georges.
Septième partie : Un dernier effort
Elle me fait peur cette dernière difficulté,
d’autant que je sais que les portions les plus pentues sont
situées près du sommet. Comme à l’aller,
la chaleur est lourde et presque suffocante. Mais qui, plus que moi en
ces
instants, peut et doit avoir la force mentale et l’énergie
de donner tout
ce qu’il a ? Y aura t’il d’autres occasions de se
transcender à ce point
? De vivre ces instants uniques ? « Allez mon Bruno ! Tu es en
train d’escalader
ton Everest et bientôt tu vas arriver sur ton toit du monde. Ce
n’est pas
le moment d’avoir des doutes ou d’écouter cette
petite voix qui te souffle
que c’est difficile. Ca ne l’est pas. Bien au contraire,
c’est beau, c’est
grand. Savoure tous ces instants, n’en perd pas une goutte, pas
une miette
». Je ne peux m’empêcher de penser alors à
tous ceux qui m’ont toujours soutenu
mais aussi à ceux qui m’ont abandonné leur
confiance. Et j’ai beau me dire
qu’il ne faut pas, j’ai alors un sentiment de revanche qui
me procure une
énergie supplémentaire. Tout cela occupe bien mon esprit
quand nous arrivons
dans les passages les plus pentus. Le viaduc se dresse au loin mais je
sais
que nous n’y sommes pas encore. Les cyclistes qui nous
accompagnent doivent
savoir que c’est mon premier Millau. Ils m’encouragent
alors en expliquant
qu’il ne reste que quelques centaines de mètres difficiles
et que ce sera
la délivrance. J’apprécie leur gentillesse et je
suis touché par leurs paroles,
mais j’ai mémorisé chaque mètre au point de
savoir précisément où j’en suis.
L’immense ouvrage se rapproche insensiblement. Il est
planté là, juste au
sommet de la côte et offre un spectacle à la fois
grandiose et gigantesque.
L’écart est passé à 6 minutes. De toute
évidence, Christophe a cédé, écouté
sa petite voix à lui. Le mental auquel on se
réfère si souvent dans notre discipline a fait encore une
fois la preuve de son importance. Mais il ne faut pas se leurrer, sans
un physique irréprochable, il est impossible de puiser dans ses
réserves et d’être en harmonie physique et
psychologique.
Au moment de passer sous le viaduc, j’ai une pensée émue pour mes parents,
supporters inconditionnels qui avaient pour habitude de m’accompagner sur
les courses avant que le glaucome de mon père ne lui interdise tout déplacement.
Passionné de ce type d’ouvrage, il aurait tant aimé être là pour admirer
cette construction pharaonique et la victoire de son fils. Millau avec mon
frère, ça fait presque 30 ans qu’on en parle dans la famille… La vie n’a
pas voulu que nous le courions ensemble, mais il est là à mes côtés veillant
sur moi. Nos parents, bien que constamment en relation avec nous au téléphone
ne sont pas là, eux, pour voir leurs deux fils vivrent ces moments uniques.
L’émotion m’étreint alors lorsque je pense à tout cela.
En haut de Creissels la vue est unique, magnifique. Vincent (Bompart) m’avait
raconté le sentiment qu’il avait ressenti à la vue de ces lumières tout
en bas qui illuminent la ville. Même si pour moi le spectacle est de jour,
il n’en est pas moins imposant. Je bascule dans la descente sans retenue,
assuré maintenant de ne plus avoir à être économe. Alors que je m’étais
imaginé que les cuisses risquaient de me faire souffrir le martyr, je ne
ressens pas la moindre douleur. J’ai en mémoire la description que l’on m’avait
faite du vainqueur des deux dernières éditions descendant à moins de 9 km/h,
ici même, l’an dernier. Quelle victoire aussi pour l’entraîneur que je suis
et la méthode de préparation que j’ai choisi d’adopter. J’ai toujours pensé
que le travail excentrique était la clé de ce genre de parcours. Les multiples
sorties effectuées autour de mon village dans la montagne de Reims et sur
les coteaux de la vallée de la Marne, en cumulant le plus de dénivelé possible,
m’ont vraiment permis d’être prêt à affronter la rudesse du tracé milavois,
tout en préservant mon intégrité physique.
J’avale dans la foulée le dernier « coup de cul » situé à Raujolles. C’est
ensuite l’entrée dans le village de Creissels, puis la piste cyclable avant
d’arriver à Millau. Je ne sais pourquoi, j’ai une affection toute particulière
pour ce passage, déjà lors des reconnaissances. J’éprouve souvent ce sentiment
en compétition d’avoir autant d’attirance pour certains endroits que de
rejet pour certains autres. C’est aussi instinctif qu’inexplicable.
Je me sens plus détendu tout à coup dans cette partie qui me semble familière.
J’emprunte le couloir étroit réservé d’habitude aux piétons ou aux vélos.
La route étant neutralisée, les dizaines de cyclistes sont restés sur celle-ci
envahissant toute la chaussée. Je ne peux m’empêcher de contempler ce spectacle
magnifique et irréaliste. Combien sont-ils ? Trente, quarante ? Simon qui
est resté près de moi me demande ce qui se passe, inquiet de me voir me
retourner sans arrêt. « Ca va Papa ? ». « Oh oui, mon fils … ça va … je
regarde, je profite, je savoure… ». Sur un parking au loin je vois Patricia
et Sandrine, mes anges gardiens, qui font probablement un énième pointage.
Arrivé à leur hauteur je lève un poing rageur accompagné d’une mimique qui
ne l’est pas moins. Toute cette tension qui s’échappe tout à coup… Comment
ne pas partager intensément avec celle qui chaque jour me supporte ? Le
verbe prend ici tout son sens et n’a jamais été aussi bien employé. Sans
elle, il me serait impossible de réaliser tout cela. Je mesure à quel point
j’ai la chance d’être entouré de proches compréhensifs et attentionnés.
Huitième partie : L’apothéose
La pancarte Millau. Nous y sommes. J’arrive sur le pont Lerouge.
J’ai tant lu les exploits des glorieux anciens sur les traces
desquels je cours. Je ne suis même pas submergé par
l’émotion comme j’aurais pu l’imaginer (si
tant est que j’aurais pu avoir cette audace). Je n’arrive
tout simplement
pas à y croire. On vient à ma hauteur, on me
félicite. « Bravo Bruno » «
c’est gagné » « tu l’as fait »
« tu vas entrer dans la légende » «
c’est
la plus belle ». Et moi qui me surprends à me
répéter : « tu vas gagner Millau,
tu vas gagner Millau … ». « Qu’est ce que tu
dis Papa ? » me demande Simon.
« Rien mon grand … rien … »
Au fur et à mesure que l’on avance dans la ville, la foule se densifie.
Place du Mandarous c’est carrément noir de monde. Les applaudissements et
les encouragements me submergent d’émotion et dans un geste réflexe, je m’arrête
presque pour saluer cette foule incroyable, en ôtant ma casquette afin de
leur signifier ma reconnaissance. Je parcours le dernier kilomètre dans un
état second où, tour à tour, je lève les bras pour remercier tout en essayant
de m’imprégner de ces moments uniques, en cherchant du regard mes enfants,
mon frère. Eux aussi sont portés par cette ambiance exceptionnelle. La fin
n’est que du pur bonheur. Ce final qui m’avait semblé interminable à l’entraînement
ressemble à une apothéose. L’entrée dans le parc de la victoire, si bien nommé
(car arriver jusqu’ici en est une quel que soit le résultat) est encore un
moment d’émotion intense. Je me libère enfin totalement. Je me lâche même
à vrai dire et la montée pour accéder à la salle des fêtes me permet enfin
d’exprimer toute ma joie.
Ensuite, c’est un tourbillon dans lequel je tombe sans m’en rendre compte.
Les micros se tendent, les flashs crépitent, je perçois à peine tout autour,
la foule nombreuse venue assister à l’arrivée de ces coureurs qui, parce
qu’ils ont fini Millau, ont le droit à l’admiration et au respect. Oh bien
sûr, je n’ai pas fait une si grand chose. Je n’ai pas sauvé de vie ou sacrifié
la mienne. Ce n’est que du sport, mais que c’est bon de se sentir aimé
comme cela …
Alors je vais partager ma joie et mon émotion en parlant et en parlant…
En disant que je réalise un rêve de gosse. Heu .. non, même dans mes rêves
les plus fous je n’osais pas y croire. Que je suis honoré d’inscrire mon
nom aux côtés des plus grands. Que je suis fier d’avoir couru pour un simple
diplôme à l’heure où notre société et le sport, à l’image de celle ci, est
devenu si mercantile. Qu’il ne faut pas toucher à ce mythe que sont les 100km
de Millau. Je rends hommage à Serge Cottereau. Il est dans la salle, je ne
le savais pas. On le fait monter pour me rejoindre. Chacune de mes phrases
est ponctuée par une bronca d’applaudissements. Le rêve se poursuit, je suis
au paradis…
Dernière partie : L’épilogue
Quand je descends de la plate forme surélevée qui sert de ligne d’arrivée,
je peux enfin étreindre Patricia que j’avais aperçue dans la foule. Que
c’est bon ce moment de calme furtif … Les félicitations affluent de toute
part. Mais une sollicitation bien particulière m’attend car un contrôle
antidopage est prévu pour les quatre premiers et une charmante demoiselle
a pour tâche de me suivre partout jusqu’à ce que j’ai accompli les formalités
prévues. Moi qui ne me suis pas arrêté une seule fois durant la course pour
satisfaire à ce besoin naturel, je me sens mal embarqué. On me propose une
bière. Heu .. non merci (désolé pour les amateurs) ce sera de l’eau pétillante.
Les autres coureurs arrivent à leur tour, je remonte sur la plate forme pour
saluer Christophe Morgo et lui traduire ainsi mon respect. Puis c’est au
tour d‘Emmanuel Conraux que j’accueille en bas cette fois. Il est temps maintenant
de se plier à d’autres obligations, celles de la presse écrite et des radios.
On nous trouve un endroit au calme pour faire les interviews.
Ma charmante hôtesse ne m’a pas lâché. Je sors de la salle pour aller retrouver
dehors tous mes proches. J’ai bien sûr tous les regards fixés sur moi et
s’en est presque gênant. Je sens à la fois de la distance et du respect,
hors j’aimerais pouvoir communiquer avec tous ces gens afin qu’ils sachent
que je suis accessible. Je n’ai pas oublié ce jour de janvier 1996 où à l’arrivée
de Rognonas alors que je venais de finir mon premier 100km, je n’ai pas
osé aller saluer Bernard Curton, le vainqueur, qui est pourtant le plus
simple et le plus affable des hommes.
Je rejoins enfin toute la tribu. Notre bonheur est simple et sans excès.
Nous parlons presque comme s’il ne s’était rien passé et cela tranche terriblement
avec les instants que je viens de vivre.
Il est temps d’aller satisfaire au contrôle, car l’heure autorisée pour
cela se termine, quand j’entends abasourdi que Rodolphe Jaccotin arrive. Jamais
je n’aurais imaginé qu’il puisse finir de la sorte et à une telle place.
Je suis impressionné et je ne manquerais pas de lui faire savoir par la suite
quand lui aussi devra attendre, longuement et patiemment, que l’envie ne
le saisisse à son tour. Cette obligation étant effectuée, nous pouvons rentrer
chez nos hôtes pour une douche bien méritée. La journée est loin d’être finie
car nous nous étions promis quoi qu’il arrive de nous retrouver à l’arrivée
avec les meneurs et je compte bien être à l’heure à ces rendez-vous.
Jusqu’à 2h du matin je vais assister aux même scènes, aux mêmes gestes
de bonheur. Chaque arrivant a le visage illuminé lorsqu’il franchit la ligne
d’arrivée. Quel que soit le sexe, l’âge, la performance, il semble n’y avoir
ici que des vainqueurs. La salle des fêtes est une ruche bourdonnante qui
ne désemplit pas. Et lorsque je la quitte, fauché par la fatigue, c’est
un sentiment de plénitude et de sérénité qui m’accompagne. C’est cela la
magie de Millau. Cette course est envoûtante et je suis tombé sous son charme.
Je comprends alors tout ce qui fait son histoire, sa légende. Je réalise
que je suis là aux racines de la course à pied, aux origines de ce mouvement
initié par quelques rebelles qui rêvaient de l’ouvrir à tous et de la faire
sortir des stades. Un sentiment de fierté m’envahit lorsque je réalise que
je suis maintenant, moi aussi, un pan de cette légende.