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La Cannonball 2007 - Vincent Toumazou http://vincent.toumazou.free.fr/ |
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Avant de vous laisser courir au milieu de ces mots
nocturnes, je souhaite dédicacer amicalement ce récit à Gérard Caupene, chef
d’orchestre de cette aventure, à son épouse Caroline, duettiste sur cette
partition et à tous ces (leurs ?) bénévoles qui nous ont veillés avec
gentillesse et chaleur.
J’ai aussi une grosse pensée pour mon copain d’enfance Denis, océanographe,
tragiquement disparu en juin dernier lors d’une campagne de mesures dans des
baïnes landaises et pour mon ami Michel, planétologue, coureur de comètes et
diseur de cieux parti il y a deux ans mais qui s’obstine encore à prendre mes
foulées. Le périple qui suit m’a souvent ramené près d’eux.
J’adresse un gros clin d’œil plein d’amitié et de reconnaissance aussi à mon
pote Jean-Pierre Vozel aussi économe de ses mots que je suis volubile et sans
qui je n’aurais pas connu cette belle parenthèse. Muchas gracias, amigo !
Jour J –longtemps.
Quelques semaines après les 100km de Belvès, je suis un coureur stérile.
Stérile de mes mots qui ne viennent pas pour raconter cette course périgordine
chargée d’émotion toute familiale. Stérile de mes foulées puisque des petits
pépins physiques me tiennent éloigné de la course. Je suis redevenu celui que
je n’aime pas, celui qui ne court pas, celui qui se sent vulnérable faute de ne
pouvoir courir ce qui le fait rêver, incapable d’efforts dignes de ce nom.
Début juillet, un diagnostic médical met des mots sur mes maux. Contractures du
petit fessier et du pyramidal avec pour réaction en chaîne, une irritation du nerf
sciatique. D’aucuns me conseillent de faire un IRM, d’autres d’aller chez le
kiné. Par conviction, je m’obstine à rester éloigné de cette médecine que je
considère de confort. Je me suis blessé à courir, je n’ai qu’à stopper et
attendre. Une batterie d’étirements quotidiens est mise en place. Voilà donc où
j’en suis au milieu de l’été.
Coureur stérile donc. Coureur frustré aussi. Depuis notre voyage (de noces)
dans l’ouest des USA en mai, j’ai décidé de faire la Badwater … en 2010. Le
projet prend corps en même temps qu’un dossier structuré mais il est difficile
de se projeter si loin, sur une telle course quand on ne court plus. Et puis
j’ai renoncé à faire Millau. Je me sais incapable d’être suffisamment en forme
pour mener l’allure des 9 heures cette année encore et mes années difficiles à
Millau ont la rancune tenace. Double frustration donc et exit Millau !
Les étirements et la prudence comme pansements, ces plaies bien superficielles
(nous ne parlons que de course à pied, est ce si important ?) cicatrisent et
lors de ma première semaine de congés à Lacanau vers le 15 août, je cours trois
fois, foliiiie ! Trente minutes, puis quarante et enfin cinquante où je dois
bien l’avouer, j’en bave salement. Au retour de cette deuxième sortie « longue
» de 40… minutes (vous suivez toujours ?), Jean-Pierre Vozel m’envoie un SMS
qui me crucifie, « suis engagé à la Cannonball ». J’avais bien vu des annonces
sur cette course du 22 septembre mais à l’époque je pensais encore aller à
Millau. Ce parcours m’avait pourtant fait frissonner. Pensez donc, c’est un
rêve ce parcours. L’océan, les pins, la lande, les pistes bref, mon enfance. Et
Gérard se décide à l’organiser. Je n’hésite pas longtemps à m’engager et
Nathalie ne fait rien pour m’en dissuader. Une course contre la montre
s’engage, il reste cinq petites semaines autant dire rien pour se préparer à
une telle distance… Même si je dois courir très doucement voire marcher et
finir en rampant, je veux y être. Je ne me fais aucune illusion sur la forme
que je pourrai avoir le jour J, cela n’a aucune importance. J’ai de nouveau un
objectif en tête, le coureur qui est en moi revit. Quelques itérations avec
Gérard et Jean-Pierre finissent de sceller mon destin pour ce 22 septembre. Dès
ce jour, les douleurs sciatiques vont régresser au fil des sorties et des
étirements. Le corps reste un grand mystère à moins que l’esprit ne s’en soit
mêlé. Une chose est sûre, sans Jean-Pierre, je serais resté arc-bouté sur
Millau et sur ma déception.
Deux sorties longues, dont une de 3h15 avec Jean-Pierre deux semaines avant la
Cannonball, plus tard nous voici donc au matin du Jour J.
(A suivre...)
Tronçon 0, les trouvailles et autres retrouvailles.
Samedi 22 septembre 2007 au matin, me voici donc conduisant vers Le Verdon en
grande discussion avec Jean-Pierre Vozel et Vincent Bompart que nous avions
connu lors de « 34Okm & Fanette ». Nathalie, mon épouse et Isabelle, une
amie nous accompagnent. Je suis triplement puceau avant cette Cannonball. Pour
ceux qui ne connaissent pas cette équipée sauvage, le parcours est libre entre
la Pointe du Verdon et celle du Cap Ferret, départ à 16 heures avec donc
l’assurance d’y passer la nuit. Il y a cinq point de ravitaillement
obligatoires et entre, c’est libre, plage et sable ou chemins et pistes. Au
plus court, par la plage, 110kms, au plus long, par les pistes, 125 pitons à
s’enquiller. Le tout en autonomie et sans assistance. Je n’ai jamais dépassé
100km d’une traite, jamais couru long sans suiveur et jamais passé une nuit
non-stop. Pour autant, je n’ai aucune appréhension, ce sera une randonnée
courue, rien de plus. Je viens pour découvrir et monter en puissance vers les
courses de 24 heures et la Badwater.
Trajet en voiture sympa, l’autre Vincent nous sert quelques blagues et voilà
comment on se retrouve face à cette aventure de sable, de nuit et d’efforts.
Avant le départ, on fait connaissance un peu plus avec nos compagnons de
fortune. On retrouve des têtes connues et amies.
Pour la gagne, je parie sur le trio Florian Henaux, le géant Sylvain Delépine
aux rouflaquettes bien Rock’n Roll et Bernard Constant un dur de dur.
Briefing sur la ligne de départ, bises à ma chérie qui fait quelques photos et
nous voilà partis. Je suis heureux et sans aucune appréhension, je pars la
fleur à la boutonnière pour une balade entre potes.
Tronçon 1, Le Verdon-La Négade, on the road again...
Dès le départ, Jean-Pierre et moi faisons route commune. Nous avons choisi
l’option par les terres et ce premier tronçon nous permet de nous mettre dans
le bain. A peine le temps de jeter un œil vers le phare et l’océan, nous voici
sur les pistes cyclables avec Florian et d’autres dont nous faisons
connaissance. Allure de sénateurs pour tous, on fait chauffer la machine en
douceur. En traversant Soulac, nous avons tout loisir d’admirer les veilles
maisons style « bord de mer » avant de filer vers le premier ravitaillement.
Nathalie est là qui prend quelques photos et rendez vous est donné « chez nous
» pour la traversée de Lacanau vers minuit.
J’ai beau être à l’affût, aucune douleur inquiétante de sciatique ne vient me
gêner.
En descendant sur la plage de la Négade pour le premier contrôle de
ravitaillement, je vois qu’il y a déjà foule. On doit être 11 et 12ieme.
Certains coureurs choisissent alors l’option qui s’avérera payante, la plage.
Je repars avec Jean-Pierre vers les tours et détours des pistes cyclables
autour de Montalivet.
(A suivre...)
Tronçon 2, La Négade-Le pin sec, Motivé, motivé, faut se
motiver...
Sur les longues lignes droites du début de tronçon, petites douleurs
musculaires et mouches plates font leur apparition. Si ces dernières méritent
des claques, les premières méritent mon attention. Je mets donc à profit les
exercices de concentration-respiration que j’ai mis au point à partir d’un
excellent article de François Castell dans le Magazine Ultrafondus. J’ai aussi
démarré une stratégie Cyrano-intelligente de 19 minutes de course et une minute
de marche. Une bonne hydratation et alimentation font le reste et tout rentre
dans l’ordre. On se laisse donc glisser tranquillement avec Jean-Pierre, la vie
est belle, le ciel brille et le soleil est bleu. L’esprit est clair, c’est
évident, tout va bien.
Après 2h15 de course, le premier tronçon forestier sablonneux fait son
apparition. On marche, on trottine mais à ma grande surprise, Jean-Pierre
décroche et me dit de ne pas m’en faire, qu’il rentrera plus tard. Je l’écoute
mais en entrant dans Montalivet, je me retourne et comprends qu’il y a un
problème. Nous qui espérions vivre ce périple ensemble, c’est cuit, râpé... Je
l’appelle, lui propose de l’attendre. Il décline et me voilà seul à filer le
long d’une route rectiligne.
Je me sens incroyablement bien et confortable. Facile et heureux. J’ai
l’impression d’avoir passer une porte, d’explorer une partie de moi que
j’ignorais jusque là. Un îlot apaisé et serein. Je pense à des choses
agréables, à des moments heureux. Je regarde les pins, la lande, les genêts et
la lumière du soleil qui descend sur ma droite et qui les fait briller. Ca sent
bon. Je suis dans un paradis, en harmonie avec ce jour, ces instants, mon
corps, la forêt, toutes ces émotions. Me revient alors ce passage d’Henry
Miller, préface à son livre « le cauchemar climatisé » :
« N’aimons point la terre d’un amour pervers. Cessons de jouer les
récidivistes. Cessons de nous massacrer les uns les autres. La terre n’est pas
une tanière, et pas davantage une prison. La terre, c’est le Paradis, le seul
que nous connaîtrons jamais. Nous le comprendrons le jour où nos yeux
s’ouvriront. Inutile d’en faire un Paradis, c’est le Paradis. Nous n’avons qu’à
nous rendre dignes de l’habiter. L’homme nanti d’un fusil, l’homme qui a le
meurtre dans le cœur est incapable de reconnaître le Paradis même si on le lui
montre. »
Je respire à fond et prolonge ce shoot. Je plane.
La piste cyclable se fait vieille route puis chemin de sable. Je croise deux
chasseurs. Bredouilles et goguenards. « Tu es le cinquième. Le premier est un
grand qui court comme un fou, un géant. Allez, bon courage. » Sympa, en plus,
je vois de qui il parle.
Je m’enfonce un peu plus dans la forêt. Le soleil descend sur l’ouest. Je dois
me dépêcher d’atteindre la plage si je veux le voir rougir l’horizon. Devant
moi je distingue un coureur. Le premier depuis plus d’une heure. Lentement, je
le reprends. « Salut, ça va ? »
A présent c’est aussi la fin du jour. Les mouches plates savent que le
restaurant (à savoir NOUS) va fermer pour la nuit. Un fada a du leur crier « A
table, les filles ! Derniiieeerrr Seeeeeeervice !» Alors elles se lâchent et
attaquent tous azimuts. Pas envie ni le temps d’attraper la bombe anti-folles.
Sans mentir, à chaque assaut, elles ne me piquent pas, non, elles me
ponctionnent 3 litres de sang. Sans mentir. C’est donc exsangue mais en bonne
forme que j’atteints le deuxième ravito.
Là, je prends du salé, des gâteaux TUC, de l’eau gazeuse, un peu de jambon
blanc. Un bénévole (le mot est faible) me remplit la poche à eau. Je récupère
ma poche de ravitaillement et c’est reparti. Seul regret, le soleil ne m’a pas
attendu.
(A suivre...)
Tronçon 3, Le Pin sec-Carcans Océan, dans la troupe, y’a
pas d’jambes de bois...
J’ai mis la lampe frontale et c’est un tronçon de 4 kilomètres de plage pour
rejoindre les pistes à Hourtin qui s’offre à nous. Nous ? Oui, car nous sommes
repartis à trois. Alexandre rattrapé avant le contrôle de ravitaillement et
Bernard Constant dans un jour sans m’accompagnent. Rapidement, je les lâche et
me retrouve seul. J’allume la frontale et me prépare à de longs, longs moments
de solitude.
Je remonte à présent vers les maisons d’Hourtin plage. Devant un restaurant, de
longues tables sont dressées et des gens souriants s’apprêtent à faire la fête.
Je m’arrête discuter deux minutes, profite de ces instants de présence humaine,
demande la direction de la piste cyclable et m’apprête à faire le grand
plongeon dans le noir et la solitude de la forêt.
En retrouvant le cordon clair de la piste cimentée, je ne suis pas rassuré,
rassuré. Je me trouve vite quelques prétextes à des arrêts. Pause pipi, puis
arrêt pour enlever les lunettes. La lumière de la frontale éclaire la face
intérieure de mes verres de lunettes et je me retrouve dans le brouillard. Je
préfère encore voir la piste et me priver du tableau de bord, ma montre en
l’occurrence. Comme le pilote de biplan, me voilà donc le nez au vent à
surveiller la terre d’en haut en écoutant le moteur à étoiles... Et ça tourne
bien rond ! Nickel chrome.
La lune face à moi éclaire curieusement un paysage qui m’est d’ordinaire
familier. Des pins, des genêts, de la bruyère, du sable. Mais surtout des
ombres. En fait j’ai l’impression de feuilleter un album photo en négatif. Mes
souvenirs d’enfance mettent tout cela en technicolor y ajoutant une bande son
et je file à l’écoute de mon corps. Parfois j’entends des bruits curieux. Alors
je parle à voix haute, je m’encourage. Un fada...
Par moment aussi, je chante dans ma tête, un vrai juke box. De tout, du Fersen,
des Doors, du Grace Slick.
« Je voletais dans les ténèbres à l’allure d’un convoi funèbre
Je gouttais l’air de la nuit, je ramais sans faire de bruit
Dans l’épaisseur du silence lorsque je fus ébloui
Par une chaude incandescence qui émanait d’un beau fruit… »
Tout y passe.
“There was a boy
A very strange
Enchanted boy
They say he wandered
Very far, very far
Over land and sea
A little shy and sad of eye
But very wise was he”
Je regarde la lune mais la piste morcelée par endroits impose la vigilance. Ca
fait plus de cinq heures de courses dans les jambes et enfin, tant je pensais
connaître cela avant, enfin je connais un coup de mou. Je suis encore à plus de
10km du prochain ravitaillement et je me vois mal faire seul les 75km restants.
Seul et dans la nuit. D’autant qu’il fait froid et humide et que curieusement
parfois, la terre nous renvoie des bouffées de chaleur. Des odeurs aussi...
Je repense aux exercices de préparation mentale, pense à des moments de course
heureux, à des choses agréables et j’arrive à retourner mes sensations. J’ai
alors une perception incroyable de mon corps. Je l’entends vivre à chaque
souffle. Je le vois fumer à chaque expiration.
Et j’alterne, marche, course, boisson, gels, compotes. Cet effort fractionné
par les tronçons et par le rythme de la méthode Cyrano paraîtra finalement
court, c’est incroyable.
Au fond des bois, un bruit me sort de ma volupté. Le téléphone... C’est mon
père, en vacances au Pays Basque. La communication est mauvaise. « Ca va, je
suis super bien. Je reviens devant. J’arrive sur Carcans. Je vous embrasse. »
La piste est vallonnée par endroit et je me souviens d’une nuit de décembre
1985 où j’avais couru dans des lieux voisins avec un certain Gérard Caupene.
Mais les lumières de Carcans sont là au moment où je prends un gel en
sublingual pour couper court à une hypoglycémie.
En arrivant sur la plage au ravitaillement, je trouve deux malheureux, assis et
silencieux. Le très jeune Steve qui avait occupé la tête de course à la faveur
d’une stratégie par la plage payante et Sylvain, le géant aux rouflaquettes qui
était parti en tête à la faveur de grandes qualités. Lui, j’ai plaisir à le
voir. Ils ont l’air pas au mieux. Je récupère un vêtement, du ravitaillement,
je mange du salé et leur propose de faire cause commune mais à une condition,
passer par la piste. Et le trio se forme. Nous sommes alors 3, 4 et 5iemes.
(A suivre...)
Tronçon 4, Carcans Océan-Le Porge Océan, show me te way
to the next Whisky Bar,...
Steve, le plus jeune, le mousse se retrouve donc avec deux vieux pirates très
Rock’n Roll partis à l’abordage de la deuxième moitié du parcours. Tous deux
fans des Roadrunners dont j’arbore le badge sur mon sac à dos, nous pourrions
chanter « Initiation rites » :
“Ceremony gonna start
Are you ready to play your part
Master gonna teach you what to do”
Mais foin de chanson ! En tous cas, à trois, ça va mieux. J’ai trouvé aussi
bavard que moi, Sylvain. Et puis, la méthode Cyrano est adoptée et adaptée
maintenant à 9 minutes de course, 1 minute de marche. La piste est en bon état
et facile et là, je la connais comme ma poche.
Steve n’est pas au mieux, pale, voire blanc comme une merde de laitier. A
priori, une hypoglycémie. Et pourtant, il ne semble pas décidé à s’alimenter.
Les deux papys haussent le ton. On se met à son rythme, on le force un peu à se
re-sucrer et il semble aller mieux. Mais voilà, quand on court, ça embraye
costaud. Le Sylvain n’est pas un cador pour rien. Ca envoie et du lourd. Quand
il est devant, je suis parfois presque limite. Aux premières lueurs de Lacanau,
Steve décide de ralentir.
Nathalie nous attend au « route 66 » un resto bar sur le parcours dans Lacanau.
Ca me fait drôle d’y passer en course, de nuit. En retrouvant les lumières des
rues, nos conversations s’animent. On se dit que reprendre la tête est jouable.
Les deux premiers nous ont précédé d’environ 30 minutes au départ de Carcans
mais sont passés par la plage. Et la marée monte, donc la plage rétrécit... Pas
le temps de trancher, le « Route 66 » est là.
Les noctambules présents dans la salle voient entrer deux grandes seringues,
une frontale sur la tête, des yeux éclatés de lapins albinos et une odeur de
putois pour tout Chanel n°5. C’est du brutal... Je retrouve Nathalie, Isabelle,
ma sœur Christine et son ami. Il s’avérera que nous ne sommes pas trop branchés
gaudrioles ou blague de Toto. On se jette un demi que l’on se partage et on
repart après avoir assuré que tout va bien.
Et c’est le cas.
En sortant du « Route », Jim Morrison me chante dans l’oreille « Rock’n Roll is
dead ».
« When I was just a little boy, About the age of five I went to sleep, I
heard my mama and papa talking, She said, "We got to stop that boy, He's
gettin too far out, He's goin' wild yeah, We gotta stop that child." And I
lay there listenin', Feeling bad. »
Pas du tout, Jim ! Rock’n Roll is not dead. On va lui prouver, en finissant
cette course de la façon la plus Rock’n Roll qui soit. Born to Run ou Born to
be wild, c’est selon mais pas born pour rien. Ce soir, plutôt cette nuit, nous
sommes born pour aller au bout de cette course, au fond de nous, ouvrir nos
portes une par une, explorer ce qui nous est inconnu. Courir tout ce que l’on
sait et aussi, pour paraphraser le grand Bobby Lapointe, courir ce que l’on
ignorait.
Nous voilà de nouveau dans le noir, direction plein sud sur la Route du Lion.
Ma connaissance –c’est peu dire- des lieux nous permet d’optimiser notre route
et d’éviter certaines bosses. Nous continuons sur un rythme soutenu après plus
de neuf heures de course un peu folles à présent. Je n’en reviens pas. Parfois,
un coup de moins bien, une baisse nous oblige à gérer mais tout va vraiment
bien. Incroyable et inespéré. Je me découvre en découvrant cette autre façon
d’aborder et gérer des efforts de ce type.
Après un long passage au milieu d’un parking désert, nous trouvons le
ravitaillement sur la plage du Porge. Deux courageux qui vont y passer une
longue nuit, nous y attendent et se mettent en quatre pour nous. Nous prenons
un ravitaillement salé. Je me mets une couche de vêtement de plus, un vrai
oignon...
En empruntant le sable qui ramène vers la piste, celui-ci se fait neige dans
les phares de nos frontales, craquant sous nos foulées. Une belle poudreuse,
blanche, fraîche ! Nous voilà skieurs sur les pentes hors pistes de nos vies.
Pour quelques heures encore, free-riders de cette première nuit d’automne.
(A suivre...)
Tronçon 5, Le Porge Océan-Le Truc Vert, This is the end,
beautiful friends...
Prochain tronçon, 23 kilomètres et des brouettes. Au moment de quitter le
ravito, nous avons croisé Steve. Il est maintenant seul donc mais toujours très
très courageux.
Des copains en train de festoyer à Bordeaux m’appellent. Ca fait plaisir et
sourire. Je raccroche et ça sonne de nouveau. C’est Nath, « je file au lit, bon
courage ». Il est 2h45 du matin...
23 kilomètres devant donc. Je me doute qu’ils vont être durs. On va bientôt
passer la barre des 100km, celle que je n’ai jamais franchie.
Pour l’instant c’est 88km derrière nous et des phares de voiture face à nous.
C’est Gérard Caupene qui vient aux nouvelles. Nous n’avons plus aucune chance
de récupérer la tête. La messe est dite et même pire...
Après 30 minutes d’euphorie post-ravitaillement et repas, le bal des
hypoglycémies et autres coups de pompes commence. On adoucit le rythme des
successions marche-course. On s’attache à bien ravitailler. On parle de moins
en moins. On s’encourage, guettant que l’autre soit toujours là, à côté. Les
deux pirates forment un vieux couple. Chacun s’attache au confort de l’autre,
l’encourageant, lui rappelant de bien s’alimenter. Sympa en tous cas...
A un moment, Sylvain me fait une surprise. Il me sort son catalogue de vents. De
vents, de pets, de caisses et autres flatulences. Il y a prescription, je peux
donc le dire. Ca pue gravement et ça m’oblige à repasser devant. Quelle
motivation !
Contrairement à ce que Gérard avait dit, les bosses succèdent aux dunes
non-stop. Je le maudis presque.
La lune a disparu sur l’ouest. Depuis longtemps la nuit est d’encre. Lorsque le
brouillard ne voile pas le pinceau blanc de nos frontales, le ciel est sublime.
Des étoiles face à moi, proches à les toucher. Je cours sur un ciel que Michel
aurait pu me raconter, me décrire, me commenter. Le fracas des vagues nous
accompagne depuis des heures sans que nous y prêtions attention. La lassitude
arrive pour moi et je vais connaître une heure très difficile. Je n’ai pas mal
aux jambes mais je suis las. Il doit être 4 ou 5 heures, je ne sais pas ou
plus. Les épaules sont lourdes de porter ce sac depuis 12 heures. Un sac de
couillon rempli de choses inutiles. Il doit avoisiner les 4,5kg voire plus.
Crème anti-frottements, crème anti-insectes, cachets anti-arbres, poudre
anti-lacets défaits, potions magiques, lotions capillaires, catalogue des 3
Suisses, compotes à boire, gels, piles neuves (cherchez les intrus...), il ne
manque que le PC portable.
Là, Sylvain va être grand. Il va me traîner, m’emmener jusqu’au prochain
ravitaillement. L’accès est sans fin. La plage est loin, loin.
(A suivre...)
Tronçon 6, Le Truc Vert-Le Cap Ferret, C’est un beau
roman, c’est une belle histoire...
Passage rapide au ravitaillement. On veut en finir. On repart ragaillardis
après une nouvelle pause repas salé et café. Là, on s’est remis à envoyer du
lourd. Et la dernière partie sur piste passe vite, très vite. Par
intermittence, la lumière du phare du Cap Ferret nous guide. On y est.
Une dernière dune, la plage, plus que 4 kilomètres. Une dernière galère. Il
fait nuit noire, il y a du brouillard, des baïnes. On galère. Les vagues du
shore-break nous font la course à l’échalote. Sylvain qui m’a dit avoir eu des
pépins de santé connaît une grosse dernière alerte. J’ai soudain très peur. On
s’arrête. Il prend un dernier gel, boit. On repart. Ca ne finit jamais. Mais où
est cette putain d’arche d’arrivée ? La barre des 15h de course arrive. La
voilà, l’arche ! On court comme des morts de faim, des fous. 14h59... 125kms…
3ièmes ex-aequo. L’émotion me sert la gorge. On se tombe dans les bras.
Merci, Sylvain.
Je ne suis pas peu fier d’avoir écrit avec toi cette page de souvenirs dans
l’album de ma vie.
Caroline Caupene, Madame Billard et d’autres sourires nous accueillent. Bravo à
Jimmy le deuxième et Florian le premier.
Le ciel s’embrase sur la dune du Pyla. Le soleil va se lever. Jean-Pierre
voulait voir ce lever du soleil. Je dois le regarder pour lui, pour le lui
raconter. Mais pfff... Mes yeux se ferment. Je m’endors, assis. Je suis cuit,
heureux.
On raconte parfois qu’il y a trois personnes en nous. Celle que l’on voudrait
être, celle que l’on croit être et celle que l’on est vraiment. Je me fiche de
la dernière. Je peux à cet instant me regarder en face, dans mon miroir intérieur.
L’eau du miroir est redevenue claire. Je suis apaisé. Celui que je rêve d’être
et celui que je crois être ne renvoient qu’un reflet. Laissez moi encore
rêver...
Voilà, nous sommes mardi soir très tard, il est minuit passé de… pfff, il est
tard. Je viens d’écrire ce texte comme j’ai couru cette nuit forestière et
girondine. D’une traite, en un souffle, porté par une incroyable énergie. Ma
préparation était minimaliste. Je partais sur cette Cannonball à la découverte,
curieux de ce qui pourrait arriver. Je n’en attendais rien. J’ai finalement
tout eu, plus que je n’aurais pu espérer.
A cette heure, plus de mal aux jambes, tout juste encore aux épaules. Ne
subsistent que les boutons des mouches plates, celles qui sans mentir m’ont
piqué des litres de sang. Subsiste surtout au fond de moi une envie d’aller
voir plus loin. Courir plus longtemps pour ouvrir d’autres portes en découvrir
en moi d’autres espaces. Le corps est une machine extraordinaire, détentrice de
ressources incroyables, capable de choses que l’on pensait infaisables. Le
corps peut tout cela. Mais il faut aussi avoir la sagesse d’écouter ce corps,
trouver son équilibre, se mettre en harmonie.
Vastes programmes, belles perspectives…
Vincent
http://vincent.toumazou.free.fr/
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